jeudi 25 avril 2013

Psychologie: Une discipline qui cherche encore sa place



Oubliés dans les différents rapports sur la santé mentale, les psychologues ont décidé de se mobiliser pour redonner à la psychologie la valeur qui lui est due.

«La place de la psychologie doit être restaurée, car elle est l’objet d’amalgames et de déperdition», explique Abdelkarim Balhaj, professeur de psychologie à la Faculté des lettres et des sciences humaines de Rabat. «Nul besoin de rappeler que la psychologie reste la discipline la plus fréquemment invoquée lorsqu’il s’agit de fournir une explication relative aux processus mentaux et aux phénomènes psychiques. On peut dire qu’il n’y a pas de domaine de la vie humaine qui lui échappe et elle pénètre aussi bien les secteurs de la santé et de l’éducation que ceux de l’entreprise et des institutions sociales», précise-t-il.
Cette montée au créneau est le résultat d’une longue «non-reconnaissance» de la part de la famille scientifique marocaine pour la psychologie en tant que discipline dont l’objectif est de permettre une compréhension de l’être humain dans ses manières d’agir, d’être et de penser. Le dernier «crime» en date est le rapport du CNDH (Conseil national des droits de l’homme), sur la santé mentale. Un rapport qui met la lumière sur l’état des établissements hospitaliers accueillant les malades mentaux. Toutefois les psychologues lui reprochent de ne pas évoquer l’apport de la psychologie dans ce domaine. «Le rapport du CNDH sur la santé mentale au Maroc a ignoré les psychologues, séparé les souffrances humaines des sciences humaines et nous a ainsi ramenés au 19e siècle, aux pratiques asilaires et carcérales décrites dans l’histoire de la folie de M. Foucault entre autres», affirme Dr Assia Akesbi Msefer, fondatrice de l’ESP.
Mais alors quelle place doit prendre la psychologie ? Et quel rôle doit-elle endosser ?
La psychologie est l’étude scientifique des faits psychiques et des comportements. De ce fait, elle joue plusieurs rôles qui s’opèrent autour de trois axes principaux : le conseil, la thérapie et la formation. Divisée en de nombreuses branches d’étude, aussi bien théoriques que pratiques, la psychologie a des applications thérapeutiques individuelles, collectives, sociales, parfois même politiques et morales. Par ailleurs, ayant pour objectif l’investigation de la structure et du fonctionnement du psychisme, elle s’attache donc à décrire, évaluer et expliquer les processus mentaux dans leur ensemble, en prenant en compte les manifestations de la subjectivité.

Définir les territoires

Cependant, tout le monde sait que dans le contexte marocain, parler de la psychologie comporte quelques difficultés, non pas de conceptions ou de modélisation, assurent les psychologues, mais bien de perception et de représentation sociales qui restent ambigües. «Certes, la situation de la psychologie dans le contexte marocain présente quelques particularités, non sans ambiguïté, et qui sont repérables soit au niveau de la connaissance telle que travaillée et animée, soit au niveau des perspectives d’applications qui en dépendent ou encore au niveau des représentations sociales. Mais, pas au point de lui ôter toute possibilité de faire preuve d’apports prometteurs au bien-être des gens», souligne Belhaj. Avant d’ajouter : «c’est une science qui s’occupe des comportements tout aussi adaptés qu’inadaptés, mais, sans toutefois qu’elle soit limitée à ces derniers. Et c’est justement cette conception réductionniste qui a gagné à rendre la psychologie aux yeux de la société comme étant un domaine synonyme d’état d’esprit de la personne et comme une discipline n’ayant d’existence que dans des pratiques touchant à ces questions sans se soucier des compétences ou de la légitimité de ceux qui accomplissent ces pratiques».
Même son de cloche chez Abderrahim Emran, psychologue. «La psychologie est reconnue à l’échelle internationale depuis des décennies. Cependant, au Maroc, elle a connu une entrée assez tardive, puisque la 1re promotion de psychologues au pays, dont je fais partie, a eu lieu dans les années 1972/1976. Ce qui reste très récent. Cette situation a fait d’elle le parent pauvre des sciences humaines. Aujourd’hui, elle est victime d’un ensemble de représentations sociales et de stigmatisation», affirme-t-il. Et d’insister : «le problème dont souffre le plus la psychologie, c’est l’autoattribution. Tout le monde est psy au Maroc. Et ce qui empire la situation davantage, c’est que n’importe qui peut ouvrir un cabinet de psychologie et s’autodéclarer psychologue».
En effet, les professionnels pointent du doigt ce qu’ils considèrent comme une complicité et une complaisance à dénigrer la profession. «Il suffit de déposer une demande auprès des chambres de commerce et d’industrie, pour obtenir l’accord d’ouverture de cabinet, sans même demander de diplômes, ni de références», assure Emran, qui crie au scandale. «On n’a pas le droit de causer des dégâts aussi importants sur les citoyens marocains. Un mauvais ou un faux psychologue est plus dangereux qu’un mauvais ou un faux architecte. Un mauvais conseil peut pousser au suicide ou au meurtre», fustige-t-il.
«Il est temps de définir les territoires de la psychologie et de lui rendre ses marques d’action. C’est une mission que nous devons défendre et qui exige une large mobilisation pour asseoir, et la culture psychologique et les modes d’interventions qui en dépendent. À cet effet, il n’y a pas d’autres options qu’une mobilisation à une unité structurée pouvant associer toutes les compétences et volontés présentes, pour asseoir une véritable culture professionnelle de la psychologie», souligne Belhaj. Il est à noter que l’organisation de la profession de psychologue reste inexistante, bien que des expériences associatives aient eu quelques présences en catimini, mais sans représenter une quelconque valeur pour inscrire cette profession dans les registres de l’exercice professionnel (libéral, fonction publique…).
Par ailleurs, la Société marocaine de la psychologie a été créée en 1984 et a accompli diverses avancées, selon les psychologues, que ce soit au niveau déontologique ou juridique. Cependant, cette société s’est retrouvée en instance depuis 1995. Il est aujourd’hui question de la redémarrer. «On n’a plus le droit de garder le silence. Il faut redonner confiance à la psychologie et mettre les points sur les «i». Le but est de définir des normes et des règles pour l’exercice de la profession, comme, par exemple, exiger une formation de 7 ans plus 2 ans de stage, pour pouvoir ouvrir un cabinet de psychologie», indique Emran, qui accuse les médias d’envenimer la situation de la psychologie au Maroc. «Les médias marocains se sont aussi mis à la tendance psy, mais ils ne prennent pas tous la peine de s’assurer de la formation et des compétences dudit spécialiste, qui peut n’être qu’un charlatan», conclut-il.

Les Psychologues, objet de déni

L’article écrit par le Pr Abdelkrim Belhaj intitulé «Santé mentale : la psychologie, une discipline à l’épreuve de son existence» m’a inspiré le présent article. Le rapport du CNDH sur la santé mentale au Maroc a ignoré les psychologues, séparé les souffrances humaines des sciences humaines et nous a ainsi ramenés au 19e siècle, aux pratiques asilaires et carcérales décrites dans l’histoire de la folie de M. Foucault entre autres. En 1985 j’ai publié «Sevrages et interdépendance» où je dénonçais les pratiques psychiatriques limitées aux psychotropes et aux électrochocs à partir de ma pratique de psychologue à Al Hank et au 36. Vingt ans après, la priorité est encore accordée aux traitements chimiques, la parole et l’écoute des sujets hospitalisés sont encore marginalisées, le psychologue est encore absent de nos centres de soins. Paradoxalement, certains soignants se croient psychologues et usent de manière non professionnelle de la psychologie alors qu’ils ne sont pas formés pour répondre à une demande accrue de la part des sujets malades hospitalisés ou externes. Ainsi, en tant que professeur à l’ESP, responsable d’encadrer les étudiants dans les stages effectués dans les CHU, je suis amenée à apprécier le besoin de nos hôpitaux en soutien psychologique et en écoute professionnelle. Le psychologue permet aux sujets malades de prendre la parole et de reprendre ainsi sa place d’humain jusque-là réduisant sa prise en charge à des soins quasiment vétérinaires. Certes le psychologue n’a pas le monopole de la cure par la parole, mais cela suppose que nos médecins se mettent à jour et rompent avec les pratiques directives, déniant l’enjeu du transfert et ignorant les recherches réalisées en psychologie, en psychanalyse et en sciences humaines en général. Les temps ne sont plus aux querelles de chapelle. Le Maroc est dans le besoin de tous ceux censés le faire évoluer. Nos jeunes méritent une formation mise à jour, la plus élaborée possible, nos patients méritent d’être considérés en tant que sujets dignes et responsables de leurs choix.
Dr Assia Akesbi Msefer, fondatrice de l’ESP
Publié le : 30 Septembre 2012 - Hafsa Sakhi, LE MATIN

http://www.lematin.ma

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